Le lièvre de Vatanen

Vatanen, un journaliste quadragénaire lassé de son métier et de sa vie, heurte un lièvre en voiture. Il récupère l’animal blessé et s’enfonce délibérément dans la nature. Il décide par la suite de vendre son bateau, seule possession qui compte à ses yeux, et entame un voyage qui l’amènera à faire des rencontres détonantes dans l’arrière-pays finlandais. Du sud du pays jusqu’au cercle polaire arctique, Vatanen enchaîne les petits boulots tout en prenant part à des péripéties de plus en plus saugrenues.

édition : Folio

Un changement

Deux hommes, un journaliste et un photographe, roulent en voiture, aux abords d’une forêt. Ils heurtent un lièvre. Le journaliste qui se nomme Vatanen décide de porter secours à l’animal. Son collègue reprend la route, excédé par le journaliste qui ne revient pas. Livré à lui-même, Vatanen décide de prolonger son escapade dans la nature. Le photographe décide de retourner sur le lieu de l’accident mais rien n’y fait, il ne le retrouve pas. Le lendemain, il appelle la femme de Vatanen. Elle pense qu’il n’a pas disparu et qu’il finira par revenir, quant au journal, son employeur déclare que c’est son problème après tout.

Dès le premier chapitre, une opposition entre le monde de la nature et celui de la ville, de la civilisation, se démarque clairement. Le journaliste est réveillé par le choc entre le capot de la voiture et l’animal. En effet, il prend conscience que sa vie citadine, stressante, ne le satisfait plus. D’ailleurs, les relations de Vatanen ne sont pas très solides, comme en témoigne le relatif détachement de sa femme en apprenant sa disparition. En outre, pour lui, seul compte à ses yeux son bateau, lequel sera vendu quelques temps plus tard, le détachant définitivement à son ancienne vie.

Critique de la société

Après sa brève incarcération, le commissaire avec qui Vatanen a sympathisé l’emmène dans une cabane au bord d’un petit lac. La cabane appartient à un certain Hannikainen, commissaire émérite qui passe son temps à pêcher. Le lendemain matin, l’ancien journaliste qui, normalement peine à avaler son petit déjeuner, dévore le repas généreux que lui prépare Hannikainen. Puis, l’ancien commissaire lui expose le fruit de ses recherches sur le président Uhro Kekkonen. En effet, selon lui, dès 1968, l’homme politique qui est encore au pouvoir en 1975, s’est fait remplacer par un sosie plus jeune. Cette révélation laisse sans voix les deux hommes, lesquels se retrouve sur la barque sans pouvoir exprimer le moindre mot :

« Tu comprends sûrement maintenant qu’il n’est pas bon d’aller colporter de pareilles découvertes. »

Hannikainen vit en pleine nature, frugalement, dans une cabane au bord d’un lac. Sa révélation sur le président fait office de critique du gouvernement qui n’hésite pas à tricher pour se maintenir au pouvoir. Encore une fois, nous avons l’opposition entre une vie proche de la nature, plus simple et celle intégrée dans la société, dans le monde actif.

L’incendie

Vatanen est mobilisé pour échapper à un incendie. On l’engage pour faire fuir la faune et évacuer les habitants de deux maisons sur le trajet du brasier. Arrivé à un ruisseau, Vatanen ne peut se résoudre à une baignade qui éveille ses sens. Au détour d’un méandre, il croise un homme ivre mort. Il se nomme Salosensaari. Ce dernier, venu distiller de l’alcool dans la forêt a été surpris par le feu. L’incendie atteint finalement le ruisseau :

« Les arbres flamboyants illuminaient la nuit, ils palpitaient telles de grandes fleurs rouges des deux côtés du ruisseau. »

Le lendemain, il quitte Salosensaari et rejoint le lac ou les rescapées des maisons se sont mis à l’abris. Un lourd bulldozer arrive en réveillant la troupe et en affolant les vaches, ce qui fâche les femmes. Le conducteur est au volant depuis trois jours sans repos. Mué par la colère, il ensevelit une marmite de soupe, que les ménagères lui ont refusées, dans un trou avant de précipiter l’engin dans le lac. Ne sachant pas nager, personne ne semble désireux d’aller sauver le conducteur en furie. Le lendemain, manquant de se noyer l’homme est sauvé par Vatanen, avant de se faire emporter par des militaires, attaché sur une civière.

En 1975, date d’écriture du roman, la problématique du réchauffement climatique n’était pas démocratisée. Cependant, l’histoire est considérée comme un roman d’humour écologique (œuvre de fiction qui sensibilise aux problématiques écologiques de manière légère et comique); une première de ce genre pour l’époque.

Un humour noir et des personnages – animaux – burlesques

Vatanen se fait embaucher pour un travail de défrichement, il croise la route d’un corbeau à l’allure pitoyable. Le volatile commence à lui voler de la nourriture dans son sac en son absence. De jour en jour, l’oiseau s’aventure et dérobe de plus en plus de provision, en dépit des mesures que prend Vatanen pour cacher ses vivres. Il met en place un piège et l’animal se retrouve la tête coincée dans une boite de conserve : les plis de tôle de la boîte de viande lui cisaillent le cou. Vatanen n’a pas le temps d’achever l’animal que celui-ci s’envole. En disparaissant, il laisse échapper un rire méchant.

Dans ce chapitre, on ressent toute l’entendu comique de Paasilinna. Un humour noir, coercif, à la limite du répugnant :

 « Le corbeau était perché au sommet d’un grand pin tout près de l’abri. Le côté du tronc était couvert de traînées noires et brillantes ; le corbeau avait chié du haut de sa branche. »

Les majors de l’armée

Alors qu’il se trouve aux « Gorges pantelantes », une cabane dans les forêts lapone qu’il a rénovée, Il reçoit la visite d’un lieutenant qui l’avertit que des exercices militaires vont avoir lieu dans la région. Ceux-ci ont été ordonnés par le ministère des Affaires étrangères afin d’éblouir des représentants des armées étrangères. Les manœuvres doivent avoir lieu proche de la cabane du « Ruisseau-à-la-con », ou logent les représentant des armées étrangères. Certaine d’avoir été protégée par le petit animal lors d’un épisode terrifiant avec un ours (elle s’est retrouvée nez à nez avec la bête après que Vatanen eut réveillé la bête), la femme du major suédois affirme qu’elle ne pourra plus jamais se séparer du lièvre. Ainsi, Vatanen s’est joint au repas servi au « Ruisseau-à-la-con » afin de suivre son lièvre dans l’espoir que la dame s’en lasse. Lors du repas, des cris de joie effraient l’animal qui lâche quelques crottes dont certaines viennent tomber dans le potage de la suédoise. Pendant ce temps, dehors, les soldats s’échinent à jouer à la guerre :

« les invités regardaient sans enthousiasme par la fenêtre, on aurait dit un écran de télévision qu’on aurait laissé brancher le temps d’une émission sans intérêt. »

L’absurdité de la situation : les majors et leur femmes discutent calmement au chaud quand les soldats se démène dans une guerre factice. Plus qu’une situation comique et absurde, on a là un vrai questionnement sur le mérite des dirigeants. Les privilèges de l’aristocratie n’auraient-elles jamais été abolies ?

La traque de l’ours

Après un périple à Helsinki (il a rencontré sa fiancée Leila et s’est fait attaqué par des voyous alcoolisés), il retourne aux « Gorges pantelantes ». Un ours le blesse, lui et le lièvre. Fou de rage, il se saisit d’un fusil et part à sa poursuite.

 « Les doux poils blancs du museau du lièvre frémissaient d’ardeur, il semblait être du même avis : il faut le tuer ! Le lièvre a soif du sang de l’ours ! »

Dans sa folle traque du fauve, il atteint bientôt les déserts du Nord, à la frontière avec l’union soviétique. Sa route croise celle d’un village, il rentre dans une maison, l’homme semble intéressé par l’animal qu’il traque. Ses hôtes lui offrent le gîte et le couvert et même des provisions pour plusieurs jours à son départ. Vatanen est surpris par tant de générosité de la part de gens qui n’ont pas grand-chose. Toutefois, l’esprit opiniâtre du chasseur les rassemblent :

« Un homme au bord de l’épuisement inspire une certaine crainte mais aussi de la confiance ; il a dans le Nord certains droits qu’un instinct plein de tact reconnaît. »

Il se rend compte qu’il est entré en Union soviétique sans s’en rendre compte. Puis l’ultime combat se produit ; une seule balle suffit. Après son exploit, un avion se pose sur l’étendu geler, des soldats en sortent et l’arrêtent comme espion. Malgré cela, les Russes le félicitent. Ils lui disent de ne pas s’en faire, que c’est une formalité.

La chasse prend une place importante dans les pays nordique. De Finlande jusqu’en Russie, cette discipline permet encore aujourd’hui de survivre dans certaines contrée reculées et hostiles. La traque de l’ours permet à Vatanen d’être aidé par ses hôtes au village et d’être respectés par les autorités soviétique. Sa victoire sur le fauve, animal remplissant de nombreux mythes et légendes dans plusieurs pays, lui confère un statut, qui l’élève au-dessus de l’accusation d’espionnage.

La boucle est bouclée

Vatanen et le lièvre sont rapatriés en Finlande et enfermés dans une prison. Il demande que le lièvre soit jugé comme complice de ses délits. En effet, cela lui permettrait de mieux endurer la froideur de sa cellule, en compagnie de la bête. Grace à ses contacts, on lui accorde l’animal dans sa cellule. A la fin, on apprend qu’il s’est évadé, en compagnie du lièvre, et on apprend que son avocate (avec qui il est fiancé) a disparu également.

Le roman se termine sur le début d’autre chose, une nouvelle aventure, une nouvelle fuite qui s’inscrit dans un cycle. En effet, Vatanen se retrouve à nouveau bloquer dans une existence étriquée qui ne lui correspond pas. Sa réponse à cette situation est la fuite : il s’évade de prison. Toutefois, cette fois-ci, Vatanen ne se retrouve pas tout seul puisqu’il est accompagné de son lièvre et de Leila, son avocate et plus intimement sa fiancée.


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